Jacques Myard à propos de la Crimée et de la France libre

Жак Миар

«Les Français aiment le peuple russe »

De retour de son voyage en Crimée, le député de l’Assemblée Nationale Jacques Myard a partagé avec « Nevskoe vremya » ses impressions lors du voyage et a expliqué pourquoi l’alliance avec la Russie est importante pour la France.

Il était parmi les députés qui, malgré la pression du Paris officiel, ont tenté de faire éclater le mur d’information européenne autour de la Crimée et qui ont fait partie de la première délégation de haut niveau de l’UE venant sur la péninsule après son rattachement à la Russie. Il est membre du parti de Nicolas Sarkozy « Les Républicains », mais, avant tout, c’est un personnage charismatique qui tient à son indépendance et qui choque par moments l’opinion du politiquement correct par ses propos sur les affaires internationales. Enfin, il est maire de Maisons-Laffitte, une ville située dans un coin pittoresque près de Paris, patrimoine historique des Français aisés. Nous vous présentons le conseiller des Affaires Étrangères Jacques Myard.

Monsieur Myard, vous venez de rentrer d’un voyage à Moscou et en Crimée, initiative très critiquée par le ministre des Affaires Étrangères Laurent Fabius et par la présidente de la commission des Affaires Étrangères de l’Assemblée Nationale Elisabeth Guigou. Comment s’est passé votre voyage ? Et pourquoi a-t-il froissé le pouvoir français ?

 
Notre voyage a eu lieu suite à l’invitation officielle de la part des autorités russes et à l’initiative de mon collègue Thierry Mariani. Nous avons visité Moscou, et lors de notre déplacement en Crimée, nous nous sommes rendus à Simféropol, Sébastopol et Yalta. Nous avons rencontrés là-bas les responsables locaux ainsi que le plénipotentiaire du Président en Crimée Oleg Belaventsev. Par ailleurs, nous avons visité le plus grand cimetière français à l’étranger, le cimetière des victimes de la guerre de Crimée, ainsi que l’Alliance Française à Sébastopol. Enfin, nous sommes allés à Livadia et avons même pu parler avec des gens à Yalta.

 
Le voyage s’est très bien passé. En ce qui concerne la réaction de notre ministre des Affaires Etrangères et de sa représentante à l’Assemblée Nationale madame Guigou, je dirais que c’était une réaction de dépit. Quand Laurent Fabius parlait de l’indépendance des députés, je pense qu’il en parlait avec un peu de jalousie, car la politique de sanctions européennes qui a entamé les sanctions russes, n’a aucun rapport avec l’indépendance. Hélas, la France devait suivre les directions de certains autres pays européens qui continuent à voir dans Poutine le nouveau Staline et qui ont peur du retour de l’URSS. Et qu’est-ce qui se passe ? Tout le monde en France comprend que la Crimée est russe et que personne ne va en faire un casus belli contre la Russie. Pourtant, nous sommes obligés de prendre en compte la pression de certains pays de l’UE. A cet égard, la France se trouve dans une position contradictoire. Je ne dirais pas que c’est une posture hypocrite, cela serait très fort. Mais la politique officielle de Paris ne correspond pas aux convictions profondes de notre ministère des Affaires Etrangères.

 
Comment évaluez-vous l’état actuel du dialogue franco-russe ? Quels sont les intérêts de la France dans ses rapports avec la Russie ?

 
Nous pouvons constater qu’on crée l’affrontement artificiel qui n’est bénéfique à personne : ni à l’Europe, ni à la France, ni à la Russie. Voilà pourquoi j’ai toujours condamné la posture antirusse de l’UE, y compris de la France. Par exemple, le fait que la France n’a pas participé cette année aux célébrations de la victoire dans la Deuxième guerre mondiale, ou la Grande Guerre Patriotique pour les Russes, et que personne n’est venu le 9 mai à la place Rouge – c’était une erreur, une faute politique et morale. Il suffit de se rappeler les récits de Vassili Grossman et le fait que les troupes soviétiques ont perdu 27 millions de personnes pour s’en rendre compte…

 
La guerre de sanctions ne fait que renforcer la tension générale. Et les sanctions contre la Russie provoquent des sanctions russes qui affectent les intérêts de l’agriculture française. Tout cela n’a tout simplement pas de sens ! Et il faut rompre ce cercle vicieux. Nous ne souhaitons quand même pas nous retrouver dans la même situation que les Etats-Unis qui ont perdu trente ans en jouant à la guerre des sanctions contre Cuba !

 
C’est pour cette raison que j’appelle le gouvernement français à lever les sanctions unilatéralement, car si nous devons attendre le feu vert des autres pays européens, nous attendrons encore pendant longtemps. Or, le temps joue contre nos intérêts. Et nous en avons beaucoup des intérêts : diplomatiques, économiques, politiques, géostratégiques et surtout culturels. Montrer du doigt la Russie est une erreur. Aujourd’hui nous nous rendons compte que la crise agricole en France a été également le résultat des sanctions russes. Arrêtons donc de marcher sur la tête et de renforcer la confrontation qui rappelle la guerre froide ! La Crimée est russe, et alors ? Comment cela affecte la sécurité de la France ? Le rattachement de la Crimée à la Russie n’affecte en rien nos propres intérêts. C’est la guerre des sanctions qui les affectent, pas la Crimée ! Et nous ne devons plus suivre les intérêts des ultra-européens ou des Américains, mais choisir notre propre voie. Le problème ce n’est pas Vladimir Poutine, le problème est de garder de bonnes relations entre la France et la Russie.

 
Les journalistes français s’inquiétaient qu’en Crimée vous ne verriez que les « villages de Potemkine ». Qu’est-ce que vous en pensez ? Comment avez-vous vu la péninsule le weekend passé ?

 
Nous avons visité ce beau pays et nous avons eu de la chance de parler non seulement avec les hommes politiques mais aussi avec le peuple. Et ceci n’a pas été organisé. Nous sommes allées à la promenade de Yalta, et là-bas il n’y avait que des gens ordinaires, et ils étaient très heureux de nous voir ! Il est impossible de commander une telle sincérité ! Partout on était accueilli avec une chaleur qui dépassé les échanges de politesses officielles, et cette attitude montre encore une fois que le peuple russe continue d’éprouver des sentiments d’amitié envers les Français même malgré les sanctions.

 
En outre, nous avons pu nous rendre compte lors de notre déplacement que la Crimée est un territoire de paix. Et les chiffres le confirment également : 150 000 d’Ukrainiens ont fui la guerre pour se réfugier en Crimée ! La situation est stable ici et elle correspond aux aspirations des habitants de Crimée et au contexte historique.

 
Nous savons dans quelles conditions la Crimée a été rattachée à l’Ukraine sous Nikita Khrouchtchev. Nous savons que c’était avant tout une décision administrative car à l’époque il n’existait qu’un seul état, l’URSS. Et même faisant partie de l’Ukraine, la Crimée toujours restait russe. Après la chute de l’URSS, il y avait un grand désordre et le cas de Crimée n’était pas d’actualité. En même temps, les habitants de la péninsule ne cessaient pas de manifester leur souhait de faire partie de la Russie. Le référendum de 2014 n’a fait que démontrer cette réalité et a permis d’éviter des mouvements de violence. On nous dit souvent qu’il faut respecter l’intégrité territoriale de l’Ukraine. C’est vrai, mais il existe un autre droit, celui d’autodétermination du peuple. Et nous ne pouvons pas accuser la Crimée ou la Russie de ce dont nous n’avons pas accusé le Kosovo ! C’est la même chose !

 
Il est important de ne pas mélanger ce qui se passe en Crimée et dans le Donbass. Ce sont deux choses différentes et les accords de Minsk-2 doivent être respectés. Et les Ukrainiens d’ailleurs doivent également balayer devant leur porte pour les respecter.

 
En parlant de la crise ukrainienne, les médias français utilisent les termes comme « l’annexion de la Crimée », « l’agression russe », « les séparatistes prorusses », etc. A votre avis, cette terminologie ne traduit que la politique officielle de la France ou les Français le pensent-ils vraiment ?

 
Ceux qui parlent comme ça ne connaissent pas les faits historiques. Non, l’opinion publique n’est pas anti-russe en France. Certes, on critique parfois Vladimir Poutine car c’est un homme qui dirige son pays fermement, mais, en général, les Français sont plutôt pro-russes. Les Français aiment le peuple russe ! Les épithètes négatives viennent des discours officiels et des médias. En France aussi il y a une différence considérable entre ce que le peuple pense et ce que les médias qui ont tendance à se plier au politiquement correct diffusent.

 
En parlant du politiquement correct. En février, vous vous êtes rendus en Syrie ce qui allait à contre-courant de la politique française. Quels étaient les résultats de ce voyage ?

 
Nous sommes les députés libres et nous pensions toujours que l’image transmise par les médias sur la Syrie ne correspondait pas à la réalité. On disait, par exemple, que le régime de Bashar el-Assad devait tomber en quelques jours, en attendant, quatre ans plus tard, il est toujours là. Je crois qu’il est impossible d’avancer dans la solution du problème en ignorant Assad. Cela nous amènerait vers l’impasse. Et lors de notre voyage, nous avons montré que nous pouvions continuer à avancer, à mener un dialogue. Je ne pense pas que j’ai fait une erreur. Pour moi, nous avons joué le rôle de précurseurs dans le rétablissement de nouvelles relations entre les deux pays. Certes, j’étais critiqué suite à mon voyage en Syrie, mais si je n’ai eu pas peur de parler avec Assad, les politiques et les journalistes français ne me font pas peur.

 
Est-il difficile de défendre ses opinions en France, si cela contredit la ligne politique officielle ?

 
Non, ce n’est pas difficile. Nous sommes les députés libres, nous pouvons défendre librement notre point de vue. Je ne suis ni clone ni politiquement correct. Je suis responsable de mes paroles, de mes actions et de l’analyse de la situation que j’ai faite car celle-ci est basée sur mes connaissances de la réalité et sur mes convictions. Il faut être réaliste ! Par exemple, je sais que si nous continuons notre politique de sanctions contre la Russie, les Russes vont se tourner vers la Chine et vers l’Inde, en nous tournant le dos. Et cela au moment quand nous devons coopérer avec Moscou dans la lutte contre le terrorisme, dans la construction de nouvelles relations au Moyen-Orient, etc. La Russie est un partenaire incontournable et le garant de stabilité en Europe. Je ne suis ni « pro-russe », ni « pro-américain », je suis « pro-français ». Je suis pragmatique et réaliste.

 
Comment voyez-vous l’avenir de l’UE ? Existera-elle encore dans 50 ans ?

 
Aujourd’hui tout le monde se rend compte que l’UE est en crise et qu’elle ne peut plus exister sans évoluer. L’URSS a duré pendant 70 ans. Voyons combien de temps l’UE aura besoin pour prendre une nouvelle forme. Je peux seulement dire une chose : la proposition de François Hollande de créer un gouvernement européen est un rêve utopique de président solitaire…

 
En mai vous avez organisé une conférence «La France peut-elle retrouver une diplomatie indépendante ? » A quel point la diplomatie de la France dépend-elle de l’Allemagne ?

 
Nous ne dépendrons jamais de l’Allemagne. Jamais les Français n’accepteront d’être les vassaux de l’Allemagne. Nous n’avons qu’un seul problème, celui de faire respecter nos propres intérêts au sein de l’UE. La politique des affaires étrangères de la France doit se créer à Paris, et non pas à Bruxelles, à Berlin ou à Washington. Schiller a dit un jour que « jamais la France ne portera les chaines de l’Angleterre », et aujourd’hui on peut dire que « jamais la France ne portera les chaines de l’Allemagne » ! La France est une nation libre et restera toujours libre !

 

Jacques Myard est né à Lyon en 1947.
Ici il a obtenu deux diplômes en droit public et en études politiques. Après un déménagement à Paris, il a suivi également des études dans le domaine de la propriété intellectuelle à l’université Paris II. Enfin, il était élève doctorant à l’Institut Universitaire des Hautes Etudes Internationales à Genève.
Sa formation et la maîtrise de deux langues étrangères, l’anglais et l’allemand, lui ont permis de passer le concours au ministère des Affaires Étrangères de la France. Depuis 1973, il a commencé sa carrière comme attaché de coopération technique à l’Ambassade de la France à Alger, et deux ans après il est devenu secrétaire de l’Ambassade de la France à Lagos. De 1977 à 1980, Jacques Myard travaillait comme officier de liaison de la division politique du Gouvernement militaire de la France à Berlin. Dans les années 1980, il travaillait dans la Direction des Affaires Juridiques du ministère des Affaires Étrangères de la France.
En 1989, il a été élu maire de Maisons-Laffitte, ville aristocratique de la banlieue Nord-Ouest de Paris. Il a été réélu quatre fois comme maire de la ville, et depuis 1993, il est également député de l’Assemblée Nationale du département des Yvelines, tout en restant conseiller des Affaires Étrangères.
Jacques Myard est membre du parti de droite « Les Républicains », dirigé par Nicolas Sarkozy.

L’interview de Jacques Myard à l’hebdomadaire de Saint-Pétersbourg « Nevskoe vremya » (« Le Temps de la Neva ») : Les Français aiment le peuple russe, Elena Razvozzhaeva, 29/07/2015, http://www.nvspb.ru/tops/francuzy-lyubyat-russkiy-narod-58339

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